L’idée con­duc­trice de ce pro­jet est de créer une ferme expé­ri­men­tale en « agrio­cul­ture ». Elle se base sur dif­fé­rents modes de cul­ture :

  • un champ et un ver­ger en agri­cul­ture sau­vage (voir plus bas la défi­ni­tion) ;
  • de la cueillette à la fois sur des zones de la ferme lais­sées vier­ges et dans les forêts avoi­si­nan­tes.

Mes récol­tes seront donc variées : des légu­mes (prin­ci­pa­le­ment des varié­tés ancien­nes), des fruits, des plan­tes aro­ma­ti­ques, des petits fruits et des plan­tes sau­va­ges. Cer­tai­nes de ces récol­tes pour­ront être trans­for­mées (tisa­nes, légu­mes lacto-fer­men­tés, con­fi­tu­res…).

Quel­ques ruches seront éga­le­ment mises en place afin de favo­ri­ser la pol­li­ni­sa­tion et un éco­sys­tème plus riche mais aussi pour récol­ter un peu de miel.

A plus long terme, je désire aussi cul­ti­ver des céréa­les et des légu­mi­neu­ses (entre autre pour obte­nir de la farine et des grai­nes à faire ger­mer).

Je sou­haite éga­le­ment réduire les intrants et la méca­ni­sa­tion à leur mini­mum voire les éli­mi­ner à moyen terme. Il ne s’agit pas seu­le­ment de réduire le bilan car­bone, mais aussi de réduire ma dépen­dance au sys­tème tech­ni­cien. Cela ne signi­fie pas ne plus avoir d’outils du tout mais plu­tôt retrou­ver et inven­ter des outils con­vi­viaux (au sens d’Ivan Ill­cih[1]) et des tech­no­lo­gies dou­ces.

Comme je l’ai expli­qué dans un billet pré­cé­dent, mon pro­jet est bien plus de vivre et de dif­fu­ser une autre rela­tion à la nature que de créer une exploi­ta­tion agri­cole. La ferme ne sera qu’un outil pour arri­ver à mon objec­tif. Donc, au-delà de la com­po­sante « pro­duc­tion » de ce pro­jet se trouve un volet expé­ri­men­tal ainsi qu’un volet « péda­go­gi­que ». Le volet expé­ri­men­tal con­cerne tant l’aspect tech­ni­que que la créa­tion d’autres rap­ports sociaux et éco­no­mi­ques. Le volet péda­go­gi­que con­cerne pour sa part la vul­ga­ri­sa­tion, l’échange et la trans­mis­sion de savoirs et de pra­ti­ques. C’est cet ensem­ble qui, je l’espère, per­met­tra de faire sen­tir cette autre rela­tion.

De l’agri­cul­ture sau­vage…

Le sol n’est pas qu’un sup­port de cul­ture pour les plan­tes, c’est tout un éco­sys­tème riche en flore et en faune. Par­fois très petits, ces orga­nis­mes jouent un rôle fon­da­men­tal dans la fer­ti­lité du sol. Or le tra­vail de ce der­nier (labour, désher­bage méca­ni­que) et l’apport de pro­duits chi­mi­ques ou orga­ni­ques (engrais, her­bi­ci­des, pes­ti­ci­des) dés­ta­bi­li­sent l’équi­li­bre de la vie du sol. L’agri­cul­ture sau­vage est une ten­ta­tive de réponse pour con­ci­lier agri­cul­ture et res­pect de la nature. Elle est basée sur qua­tre prin­ci­pes fon­da­men­taux :

  1. Pas de tra­vail du sol (labour) ;
  2. Pas de fer­ti­li­sant (ni chi­mi­que ni orga­ni­que) ;
  3. Pas de désher­bage (ni méca­ni­que ni chi­mi­que) ;
  4. Pas de dépen­dance aux pro­duits chi­mi­ques (pes­ti­ci­des, her­bi­ci­des, engrais).

Fukuoka la pré­sente comme une agri­cul­ture du « lais­ser faire ». Mais atten­tion, il ne s’agit pas de ne rien faire mais bien de lais­ser faire la nature à sa façon. Plu­tôt que de ten­ter de la domi­ner, il s’agit de col­la­bo­rer avec elle, de l’accom­pa­gner dans la mise en œuvre d’un éco­sys­tème riche, varié et com­plexe garant d’une bonne santé du sol et de la plante. En géné­ral, il s’agit de recons­ti­tuer les con­di­tions des fôrets : un sol tou­jours cou­vert par des paillis orga­ni­ques qui pro­tè­gent le sol de l’éro­sion, de la bat­tance, des for­tes pluies, de la séche­resse… A cela s’ajoute une grande diver­sité de plan­tes qui, par leurs inte­rac­tions, se pro­té­ge­ront mutuel­le­ment.

Comme vous pou­vez vous en dou­ter, peu de gens se lan­cent dans cette voie et les rares qui le font sont sou­vent dans des situa­tions tota­le­ment dif­fé­ren­tes. Cela impli­que qu’il n’existe pas pour l’ins­tant d’iti­né­raire tech­ni­que de réfé­rence (néan­moins quel­ques ouvra­ges exis­tent en fran­çais sur ce sujet : voire la rubri­que agrio­cul­ture de la page Influen­ces/Réfé­ren­ces). Il me sera donc néces­saire de pro­cé­der à des expé­ri­men­ta­tions ce qui signi­fie donc des tâton­ne­ments, des essais, des réus­si­tes, des erreurs…

…et une pointe de cueillette

Dans l’idéal, la cueillette serait mon mode favori de « pro­duc­tion ». Or dans les faits, il ne me sem­ble pas qu’il soit réa­li­sa­ble, ni même sou­hai­ta­ble, qu’une per­sonne récolte, pour une qua­ran­taine de famil­les, en une jour­née de quoi sub­sis­ter pour une semaine. La place de la cueillette dans le panier sera donc modeste. Cepen­dant je reste per­suadé que l’intro­duc­tion de plan­tes sau­va­ges, fraî­ches ou trans­for­mées, et sur­tout l’orga­ni­sa­tion de sor­ties décou­ver­tes sont les meilleurs moyens de trans­met­tre cette pas­sion et cette vision du monde.

Je désire aussi lais­ser une par­tie des ter­rains de la ferme, après une éven­tuelle « ré-ense­men­cia­tion » de plan­tes sau­va­ges, vierge de tou­tes inter­ven­tions. Cela n’aurait rien à voir avec la mise en cul­ture d’une par­celle par des cul­ti­va­teurs. Il s’agira plu­tôt de redon­ner la place à des plan­tes endé­mi­ques et viva­ces que nous, les humains, avons rem­pla­cées par des cul­tu­res sai­son­niè­res. Une cueillette rai­son­née per­met­tra à ces plan­tes de se repro­duire par elles-mêmes.

D’autres rap­ports éco­no­mi­ques et sociaux

Dans nos socié­tés, il est rela­ti­ve­ment dif­fi­cile, même si ce serait sou­hai­ta­ble, de tota­le­ment sor­tir de l’éco­no­mie. Un tel choix impli­que trop sou­vent de se cou­per du reste des gens et de se cacher cons­tam­ment de l’Etat, de sa bureau­cra­tie et de ses appa­reils répres­sifs.

Par con­tre, les AMAP ont mon­tré, même si peu d’entre elles ont réel­le­ment fait ce pas, qu’il serait pos­si­ble de sor­tir en par­tie de l’éco­no­mie de mar­ché. En effet, plu­tôt que de ven­dre des paniers ayant un prix qui reflète exac­te­ment leur con­tenu (par exem­ple : 1kg de toma­tes à 3€, 2 con­com­bres à 2€, 1 salade à 1€, etc), un groupe de per­son­nes peut payer une somme d’argent au pro­duc­teur qui lui per­met de vivre et de faire fonc­tion­ner la ferme pen­dant une période don­née, en échange de la récolte qui en découle. C’est ainsi que j’envi­sage le fonc­tion­ne­ment de l’AMAP.

Quel­ques AMAP ont éga­le­ment mis en place dif­fé­ren­tes tailles de paniers afin de per­met­tre aux per­son­nes les plus dému­nies de tout de même avoir accès à une nour­ri­ture de qua­lité. Mais je trouve que cette solu­tion n’est pas du tout satis­fai­sante : les riches peu­vent avoir beau­coup d’ali­ments de qua­lité, les pau­vres doi­vent se con­ten­ter de miet­tes, cer­tes de qua­lité, mais de miet­tes. Je sou­haite aller plus loin, avec une devise qui m’est chère : « de cha­cun selon ses moyens à cha­cun selon ses besoins », en met­tant en place un sys­tème de péréqua­tion du prix du panier en fonc­tion des ren­trées d’argent de cha­cun. Bien entendu il ne s’agira pas d’un sys­tème basé sur le con­trôle des fiches de paye ou des décla­ra­tions d’impôt, mais sur la con­fiance réci­pro­que des uns aux autres.

Trans­mis­sion et échange de savoirs et de pra­ti­ques

De plus il ne s’agira pas de se limi­ter à un échange récolte/argent. Je sou­haite éga­le­ment offrir à ces per­son­nes mes con­nais­san­ces tant du côté du jar­di­nage que de celui de la cueillette. L’idéal serait même que ces per­son­nes puis­sent obte­nir une cer­taine auto-suf­fi­sance ali­men­taire pour ne plus être dépen­dan­tes d’un maraî­cher !

Il sera donc pos­si­ble d’orga­ni­ser, dans ce cadre, des ate­liers de jar­di­nage, de recon­nais­san­ces de plan­tes, de cueillette, de cui­sine et de trans­for­ma­tion des plan­tes sau­va­ges (pour des usa­ges médi­ci­naux, cos­mé­ti­ques, arti­sa­naux…), et pour­quoi pas tout un tas d’autres acti­vi­tés en fonc­tion des désirs et besoins de cha­cun.

Vers une auto­no­mie ali­men­taire

L’auto­no­mie est pour moi une valeur phare de ce pro­jet. Atten­tion, je ne parle pas d’une auto­no­mie indi­vi­duelle qui me per­met­trait de vivre en autar­cie, cela ne m’inté­resse pas trop, mais bien d’une auto­no­mie col­lec­tive. Éty­mo­lo­gi­que­ment auto­no­mie vient du pré­fixe grec « auto- » (soi-même) et de « nomos » qui signi­fie « loi ». On pour­rait tra­duire « auto­no­mie » par le « droit de se gou­ver­ner par ses pro­pres lois », la pos­si­bi­lité de « déci­der ensem­ble des prin­ci­pes à res­pec­ter pour une acti­vité com­mune ». Ici, il s’agi­rait de déci­der ensem­ble, con­som­ma­teurs et pro­duc­teur, de ce que l’on sou­haite pro­duire, com­ment, à quel prix, et com­ment on redis­tri­bue cette récolte. Les adhé­rents de cette AMAP ne seront donc plus de sim­ples con­som­ma­teurs venant cher­cher des paniers tout prêts mais de véri­ta­bles acteurs d’une autre façon de se nour­rir, plus sou­cieuse de tous les êtres vivants.

Label­li­sa­tion, con­trôle et trans­pa­rence

De par le type de cul­ture (agri­cul­ture sau­vage et cueillette), ces végé­taux res­pec­te­ront de fait le cahier des char­ges de l’agri­cul­ture bio­lo­gi­que, voire même bien au delà (en effet le cahier des char­ges de l’AB ne prend pas en compte la pol­lu­tion et la des­truc­tion du sol dues à la méca­ni­sa­tion). De plus, le fait de s’orga­ni­ser en AMAP met la con­fiance au cen­tre des valeurs. Il ne me sem­ble donc pas néces­saire de pas­ser par une société pri­vée, man­da­tée par l’État, pour un con­trôle de mes pra­ti­ques alors qu’une véri­ta­ble trans­pa­rence sera mise en place direc­te­ment avec les adhé­rents. Cepen­dant la label­li­sa­tion n’est pas non plus tout à fait exclue que ce soit pour don­ner plus de visi­bi­lité à l’agri­cul­ture bio­lo­gi­que ou pour me per­met­tre de rejoin­dre des réseaux d’agri­cul­teurs bio. Mais cette label­li­sa­tion ne devra pas se sub­sti­tuer à l’échange avec les adhé­rents con­cer­nant mes pra­ti­ques.

De par cette trans­pa­rence, un réel rap­port de con­fiance pourra naî­tre. Cette trans­pa­rence ne con­cer­nera pas que le mode de cul­ture mais, vu que les adhé­rents finan­ce­ront le fonc­tion­ne­ment de la ferme par l’abon­ne­ment à leur « panier », ils auront aussi un droit de regard sur les comp­tes, mon temps de tra­vail, etc.

Asso­cia­tion(s)

En effet, ce pro­jet s’aven­ture dans des ter­res encore peu défri­chées, et l’aven­ture me sem­ble assez périlleuse en soli­taire. En effet, je sais que je ren­con­tre­rai un cer­tain nom­bre de dif­fi­cul­tés tant admi­nis­tra­ti­ves que tech­ni­ques ou même finan­ciè­res. A ces moments là le sou­tien d’autres per­son­nes sera impor­tant, que ce soit un sou­tien moral, phy­si­que voire finan­cier. De plus, l’être humain est avant tout un être social, et même quand ça va bien, il sou­haite par­ta­ger son bon­heur et ses décou­ver­tes !

Par expé­rience, je sais aussi que tous les gens qui entrent dans une AMAP n’ont pas for­cé­ment le temps et/ou l’envie de s’inves­tir plus que l’orga­ni­sa­tion mini­mum des dis­tri­bu­tions. Cela entraîne sou­vent une iner­tie qui ne per­met pas à ces asso­cia­tions d’aller plus loin. C’est pour­quoi, à côté de l’AMAP (qui aurait en charge de coor­don­ner les adhé­rents, d’orga­ni­ser les dis­tri­bu­tions, etc.), une seconde asso­cia­tion verra le jour : une Asso­cia­tion pour le Main­tien d’une Ali­men­ta­tion Sau­vage (AMAS). Elle aura pour objec­tif de fédé­rer, de sui­vre et d’accom­pa­gner des pro­jets (et pas uni­que­ment le mien) cher­chant à per­met­tre aux humains de se nour­rir « en pré­le­vant sans appau­vrir » que ce soit par la cueillette ou par l’agri­cul­ture sau­vage. Cette asso­cia­tion dif­fu­sera aussi les expé­rien­ces et les résul­tats de ces dif­fé­rents pro­jets.

Enfin, elle per­met­tra aussi à des per­son­nes exté­rieu­res à l’AMAP d’aider ce genre de pro­jets de façon active.

Pro­jet indi­vi­duel ou col­lec­tif ?

C’est un peu les deux. Plus pré­ci­sé­ment, je dirais que c’est un pro­jet indi­vi­duel à por­tée col­lec­tive. Un pro­jet indi­vi­duel, car je tiens à gar­der la « direc­tion » du pro­jet. Direc­tion non pas au sens de diri­ger/com­man­der, mais plu­tôt de choi­sir la voie dans laquelle je m’engage. En effet, la façon dont se dérou­lera ce pro­jet aura un carac­tère « vital » pour moi. Il ne s’agit pas d’un loi­sir ou d’un passe-temps, mais bien de la façon dont je vais vivre : la ferme sera mon lieu de vie et mon acti­vité mon gagne pain. Mon­ter ce pro­jet de manière tota­le­ment col­lec­tive impli­que­rait que des per­son­nes, pour qui ce pro­jet ne serait pas for­cé­ment vital, auraient aussi leur mot à dire. Ca impli­que­rait, à mon avis, une trop grande asy­mé­trie entre les désirs de ces per­son­nes et mes pro­pres besoins. Au final, je serais dans une situa­tion pré­caire avec un sta­tut qui res­sem­ble­rait à celle d’un sala­rié sous payé et avec des droits en moins !

Pour gar­der une cer­taine indé­pen­dance, j’ai fait le choix de finan­cer entiè­re­ment la ferme (bâti­ments et champs) et les outils de tra­vail.

Néan­moins, je tiens à par­ta­ger ce pro­jet avec d’autres et j’espère que des gens auront envie de me sou­te­nir et de s’y inves­tir. C’est pour cela que je pro­pose la créa­tion de deux asso­cia­tions : une AMAP et une AMAS.

Par leur enga­ge­ment d’achat d’un panier heb­do­ma­daire pen­dant une année, les adhé­rents de l’AMAP per­met­tront de faire fonc­tion­ner la ferme. Ils auront donc un droit de regard sur les cul­tu­res en cours (puis­que c’est ce qu’ils finan­ce­ront par l’achat des paniers) mais pas sur le long terme, même si on dis­cu­tera ensem­ble de l’ave­nir du pro­jet.

L’AMAS, pour sa part, per­met­tra d’aller un peu plus loin : ne pas se limi­ter à ma seule acti­vité mais pou­voir par­ta­ger idées, pro­jets et expé­ri­men­ta­tions avec d’autres per­son­nes.

Notes

[1] Illich défi­nit trois cri­tè­res indis­pen­sa­bles pour qu’un outil soit con­si­déré comme con­vi­vial : il ne doit pas dégra­der l’auto­no­mie per­son­nelle en se ren­dant indis­pen­sa­ble, il ne doit pas impo­ser ses exi­gen­ces (caden­ces, métho­des de tra­vail…), et il élar­git le rayon d’action per­son­nelle.